Expatriation

Suis-je une expat ? Plus maintenant.

Les #HistoiresExpatriées vont changer de formule et ce thème du mois de décembre, Suis-je un.e expat ? semble parfaitement terminer la boucle. On échange depuis 26 mois sur tout un tas de thèmes pratico-pratiques liées à l’expatriation. Et on termine sur la définition même de l’expatriation. Qui est un expat ? Quand devient-on un immigré ?


J’ai fêté cette année mes 10 ans d’expatriation, sans grande pompe. Quel a été mon statut dans les différents pays où j’ai vécu et enseigné ? Et comment mon statut a-t-il changé ? Dans cet article, on va parler argent, contrat et statut principalement.

York, Angleterre, 2009, je suis une expat. Je pars avec un contrat de 9 mois, pas un de plus, pas un de moins. J’ai un contrat anglais, un salaire en livres sterling mais je suis très bien payée : £820 par mois pour 12h de cours par semaine. Je suis encore étudiante, je rentre au moins 2 fois à Paris pendant ces neuf mois (octobre, avril), je suis temporaire en Angleterre même si j’aimerais prolonger l’expérience.

Jersey, 2011-2013, je suis une expat. Je crois que je n’en ai pas beaucoup parlé sur le blog mais l’île a un système très étrange. Chaque habitant se voit attribuer une lettre définie par son statut : il y a ceux qui sont nés sur l’île, ceux qui sont nés de parents nés sur l’île, ceux qui y vivent depuis plus de dix ans, ceux qui y vivent depuis cinq ans mais pas encore dix, et ceux qui y vivent depuis moins de cinq ans. Votre lettre définit le type de logement que vous pouvez chercher et surtout les jobs auquel vous pouvez postuler. La majorité des jobs qualifiés, sauf dispense spéciale du gouvernement, ne peuvent être effectués que par des gens vivant depuis cinq ans à Jersey.

Du coup, quand on arrive sur l’île, on est expat et pas du tout local, on le sent bien, tout nous le rappelle au quotidien. J’étais une nouvelle fois en contrat local avec un salaire local, correct pour vivre mais sans faire de folies. De toutes façons, les logements individuels étaient hors de prix pour des gens qui n’étaient pas nés sur l’île ou présents depuis dix ans, la colocation ou la chambre chez l’habitant était obligatoire. Je gagnais entre mille et mille trois cents livres par mois je crois, de mémoire.

Je rentrais en France trop souvent : Noël, Pâques, parfois juin pour des examens et tout l’été. C’est aux dernières vacances en France que j’ai compris que rentrer tout le temps ne fonctionnait plus pour moi. J’avais besoin aussi de prendre du temps pour moi, pour voyager et découvrir de nouvelles choses. Me précipiter à chaque moment de libre pour retrouver un quotidien parisien qui n’était plus le mien ne me convenait plus.  À partir de ce moment-là, ma façon de voir l’expatriation a un peu changé : je pars vivre dans un pays oui, mais cela doit aussi inclure des découvertes touristiques et culturelles dans et autour de ce pays. SI je reste en France à chaque période de vacances scolaires, je ne découvrirai pas plus mon pays d’accueil et continuerai de vivre entre deux.

Brandon, Canada, 2013-2014, je suis une expat. J’ai un contrat de lectrice de français et un permis de travail de huit mois, non renouvelable, mon statut au Canada a une date de péremption. Je ne connais rien de ce pays quand j’arrive au milieu de nulle part, affectation obtenue par hasard, sinon qu’ils aiment le hockey et que Tim Hortons est important pour eux. Je découvre tout de la vie dans les Prairies, je voyage beaucoup, et je me rends compte que je suis une expat un peu privilégiée – je fréquente les étudiants internationaux qui ont payé des fortunes pour leur scolarité, ne peuvent obtenir de visa américain à cause de leurs nationalités, ne peuvent pas quitter Brandon à vrai dire, englués dans les dettes et la nécessité de travailler pour survivre.

Mon contrat est local, encore, et mal payé : 420 $ par quinzaine parce que le logement est offert par l’université. Heureusement, le Canada a un système où l’impôt est prélevé à la source et le trop-plein versé est remboursé en mars. Je suis bien plus à l’aise financièrement à la fin de mon séjour.

Photo Pixabay

Melbourne, Australie, 2014-2015, je suis une expat et même pire : une backpackeur, le nom donné à tous les Européens qui arrivent avec un working holiday visa pour s’amuser au soleil et travailler dans les fermes. Je ne me reconnais pas du tout dans cette catégorie à laquelle on m’impose d’appartenir à cause de mon passeport et de mon visa, moi, je veux juste travailler tranquillement et partir en voyage quand j’en ai la possibilité. Comme à Jersey, le statut d’expat backpackeur fait qu’on se heurte à des problèmes dans la vie quotidienne, allant jusqu’au racisme. Difficulté à trouver un logement (alors que j’avais un emploi de professeur d’université), difficulté à trouver un travail, commentaires désobligeants… Je n’en garde pas un bon souvenir.


Contrats locaux pour les deux emplois que j’ai effectués à la suite l’un de l’autre, $42 de l’heure pour le premier environ et $100 pour le second en moyenne. Impôts, compte en banque, compte retraite, tout le reste était comme un Australien à l’exception de l’interdiction d’avoir la sécurité sociale australienne.

Budapest, 2015-2016, je suis une expat sur le papier mais dans la précarité des locaux. En effet, en contrat local une nouvelle fois, il n’y a cette fois pas de bonus salarial comme j’avais pu avoir ailleurs : le salaire d’un lecteur de FLE en Hongrie, c’est 300 euros. Même si le logement est offert, cela ne suffit pas vraiment pour vivre à Budapest. Les expats eux touchent beaucoup plus et vivent beaucoup mieux. Ils vivent entre eux, travaillent entre eux, sortent entre eux, n’apprennent jamais le hongrois alors que nous sommes plongés dans la langue et la culture chaque jour. C’était vraiment une année d’entre eux, qui devait être encore plus difficile à vivre pour mes collègues qui étaient parfois les seuls étrangers dans leurs petites villes hongroises.

Je ne me suis pas pour autant sentie Européenne à Budapest. Malgré la libre circulation des biens et des personnes, il y avait quand même un énorme sentiment anti-européen. Le drapeau ne flottait que sur les grands hôtels et pas du tout sur les bâtiments administratifs ou gouvernementaux, le racisme anti-français est très important à cause du Traité de Trianon de la fin de la Première Guerre Mondiale et il faut aller s’enregistrer au « bureau des étrangers » à son arrivée en Hongrie même avec un passeport européen.

Winnipeg, Canada, 2017 à aujourd’hui : je suis une expat au début. J’ai un PVT de deux ans, pas le droit d’avoir la sécurité sociale locale, un contrat de travail de deux ans – local, encore, payé environ $900 par quinzaine et je vis dans un microcosme français. Pourtant, je ne me considère pas comme temporaire, parce que j’ai dans l’idée de rester, j’ai toujours un oeil sur le calendrier et les problèmes de statut qui vont arriver. J’ai dû acheter des meubles pour la première fois aussi, j’ai un chat, plein d’indices qui indiquent un plus long terme.

Et puis en avril, quand mon PVT se termine et que je reçois mon permis transitoire en attente de RP, le tournant se produit doucement. J’obtiens une carte de sécurité sociale, je change d’emploi, j’ai un contrat permanent. Et en septembre dernier, j’obtiens la résidence permanente.

Je ne suis plus une expat. Je suis une immigrée au Canada. La différence est là pour moi. L’expatriation, c’est temporaire, on a un billet retour ou sortie vers un autre pays. On sait qu’on va partir, peu importe si c’est pour rentrer dans son pays ou bien vivre dans un autre. On peut totalement être expat et vivre en contrat local, sans aucun lien avec la France et sans avoir des salaires bonifiés. Expat ne veut pas systématiquement dire conditions optimales.. surtout dans le monde du FLE.

Cet article participe au RDV mensuel des #HistoiresExpatriees initié par L’Occhio di Lucie. Rejoignez-nous !

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7 commentaires

  • Je lis tes articles dans le désordre et je trouve ce petit retour sur tes expatriations très intéressants.
    Au Kirghizstan, le principe du prof en salaire local (ou pire, mais n’entrons pas dans les détails ici) m’avait laissé lors de ma halte à l’Alliance Française une sensation de malaise. Pour les étudiants, eux et nous étions du même milieu. Sauf que tous les étudiants (uniquement adulte) des cours d’été étaient vraiment très aisés et donc leurs conseils étaient délicats à suivre. Je suis allée une fois dans un restaurant qu’ils m’avaient conseillé et ça a été la soirée la plus chère de mon séjour, un vrai trou dans mon budget !
    Moi j’étais ravie dans mon village où je n’aurai jamais pu survivre avec un salaire de prof local mais où du coup, c’était plus facile de s’intégrer.

  • Article intéressant concernant ton expérience d’expatriée et ta progression vers le statut de résident, encore félicitations !
    Par contre je suis vraiment étonnée de l’accueil reçu des Hongrois et des Australiens, je ne pensais pas du tout que cela aurait pu en être ainsi.

  • J’avais l’impression (mais c’est peut être personnel) que l’idée de gros gros salaires derrière l’expat avait un peu changé (et que cela ne restait que pour les postes en Ambassade ou les postes de direction), puisqu’on retrouve des expats temporaires en contrat local comme tu l’as aussi expérimenté (et que les contrats locaux ne sont pas souvent les mieux payés ^^ »). Mais c’est sur que ça fait partie du « package » de base (au niveau des préjugés).

    Intéressant de voir dans ton article le cheminement de l’expat temporaire à l’immigration 😉

  • Je n’étais pas au courant de l’existence d’un racisme anti-français en Hongrie.

    Tu n’as jamais été tentée par l’Asie ou l’Amérique du sud par exemple ?

  • Le monde du FLE est un monde cruel. Une amie, prof de FLE, a galéré pendant sept ans avec des contrats locaux qui semblaient bien payés… sauf qu’il fallait en déduire la sécurité sociale à payer soi-même, les billets aller-retour vers la France, etc. Finalement, elle a trouvé un bon emploi mais a dû partir loin et dans un pays qui ne l’attirait pas spécialement au départ.
    A York, tu étais assistante linguistique ?

  • C’est très intéressant ce que tu précises à propos des salaires. Quand j’enseignais à l’Alliance Française, mes élèves étaient choqués de découvrir que je n’avais pas de contrat de travail et un statut précaire (j’avais décidé de ne pas le cacher si le sujet venait sur le tapis). Donc parfois, on a les caractéristiques, ou l’aura, d’un expat, alors qu’on n’en a pas le niveau de vie.
    J’ai trouvé ton article très agréable à lire 🙂