Prof de FLE

Prof de FLE à Paris

Après six années passées à enseigner dans cinq endroits, je voulais en cette période de transition enseigner le FLE aussi à Paris, ma ville. Même si je n’ai pas eu de mal à trouver du travail, je me suis heurtée à des difficultés et surtout à des situations complètement aberrantes et choquantes, à la limite de la légalité. Je ne suis pas sûre que dénoncer à ma petite échelle serve beaucoup mais j’en ai vraiment marre de me faire avoir. Disclaimer : dans cet article, je râle.

Après mes années à l’étranger, j’étais devenue un fantôme administratif. Pour récupérer la sécurité sociale, j’avais deux possibilités : m’inscrire à Pôle Emploi – mais il faut un numéro de sécu valide, que je n’avais plus – ou travailler. J’ai choisi la seconde solution et je suis donc (re)devenue prof de FLE à Paris.

J’avais passé un entretien début août pour un poste à temps plein (23h d’enseignement par semaine) auquel je n’avais pas donné suite car l’administratif demandé représentait au moins autant d’heures, non rémunérées. Finalement cette école m’a recontactée et j’ai négocié un contrat de 60h en six semaines, seuil pour ouvrir des droits d’assurance maladie.

Prof de FLE à Paris

Tout premier cours à 11h un lundi matin. J’arrive à 8h pour commencer à préparer et pour que l’on me donne les informations et papiers nécessaires (listes de présence, manuels, etc). Dans cette école de FLE, on suit cinq jours par semaine la même classe pendant six semaines. Le professeur doit fournir un plan de cours détaillé (de minimum cinq pages word) le mercredi de la semaine précédente. Et en arrivant le premier jour de la première semaine, étaient attendus pour le mercredi les plans de la semaine 1 et de la semaine 2. Je ne sais pas vous mais moi, j’ai du mal à prévoir dix jours à l’avance quels exercices je vais faire avec des étudiants que je n’ai jamais vus et dont je ne connais pas le niveau… Et en plus le manuel de cours n’était pas prêté au prof et ne devait pas quitter les murs ! Jolie preuve de confiance et de moyens, préparer ses cours nécessitait donc de se trouver physiquement à l’école. Premier problème.

Les étudiants étaient cools, mon ressenti amer n’était pas du tout de leur faute et l’école étant l’une des moins chères de Paris, elle ne désemplit pas. Pendant ces semaines, j’ai observé – sans m’investir – des situations plus grotesques les unes que les autres. Les enseignants doivent faire trente minutes hebdomadaires de test de placement non rémunérées. Ils doivent assister à une réunion pédagogique obligatoire toutes les trois semaines, non payée non plus. Deux évaluations des étudiants sont obligatoires, la correction doit être effectuée gratuitement, peu importe le temps qu’y passera le prof (un devoir A1 comme remplir un formulaire d’inscription est bien plus rapide à corriger qu’une lettre de motivation en B2). Les photocopies personnelles étaient payantes. Le pire a été quand le remboursement de la carte de transport m’a été refusé, car non pris en charge en dessous d’un certain nombre d’heures travaillées – j’ai dû faire appel à l’Urssaff pour régulariser la situation, c’est obligatoire pour tout employeur, au prorata du nombre d’heures travaillées.

La pression de la direction était assez importante. Et tout ça pour… 11 euros brut de l’heure. Oui. Par un savant calcul, le salaire donné en entretien est plus élevé mais à la fin, c’est ce qu’un prof qualifié, avec cinq ans d’études et autant d’expérience, touche. C’est triste non ?

Et on parle de Paris, une des villes les plus chères du monde. Je ne vois pas comment on peut vivre décemment avec un salaire aussi bas. Je sais que c’est la crise, que les salaires français ne sont pas forcément à la hauteur de ce que je pouvais gagner dans les pays anglo-saxons. Mais au bout d’un moment, c’est la façon dont les profs sont considérés qui me gêne et le fait qu’il faille toujours se battre pour obtenir quelque chose.

Comme vous pouvez imaginer, j’ai vite quitté cette école une fois mon contrat fini, mes droits à la sécurité sociale ont été rouverts et j’ai retrouvé une existence administrative. En parallèle, j’enseignais aussi dans une autre école, multiculturelle (dans mes classes il y a des allemands, japonais, américains, brunéiens, roumains, ukrainiens, islandais et indiens !) où le salaire est quelque peu meilleur (15 euros net de l’heure).

Je parle au passé car à Paris (et j’imagine partout en France) un prof de FLE peut travailler en été-automne uniquement. Le reste du temps, il n’y a pas de contrat, pas d’étudiants, ils sont rentrés chez eux passer l’hiver, les fêtes ou ne sont simplement pas venus à Paris, inquiets par la menace d’attentats. Depuis début novembre, je cours d’école en école à la recherche d’heures. On me dit oui très bien on vous recontacte dans quelques mois. En ce moment, c’est le calme plat, les heures ne sont pas du tout garanties et pour en obtenir s’il y en a, il faut se rappeler au bon souvenir des personnes en charge de l’attribution des cours et ne jamais lâcher. Les affectations promises ont vite fait de disparaître, créant déceptions et trous dans le compte en banque.

Mon but en revenant quelques mois en France n’était pas de ne rien faire ni de ne commencer qu’à partir de 19h30 chaque jour, à contre-courant dans le métro en allant travailler quand les gens rentrent chez eux. Ce n’était pas non plus de participer à un système où le prof est jetable, où ses qualifications ne comptent pas, où les « rémunération selon expérience » des annonces ne sont pas là que pour attirer, où l’arnaque s’opère des deux côtés de la barrière. Pour une heure de cours particulier dans certains contextes, j’ai vu des situations où l’étudiant est facturé trente-cinq euros de plus, pour que le prof en récupère… cinquante centimes brut. Pathétique. J’en ai marre qu’on me mette dans mon cours A1 sans me prévenir un étudiant B1 car on lui doit un crédit de cours et c’est le seul horaire qui l’arrange. Alors, j’ai claqué la porte.

J’arrête le FLE dans ces conditions. J’en ai marre de devoir me battre pour des conditions de travail aussi misérables, supporter les aléas en ne gagnant pas assez et sans savoir ce que sera mon emploi du temps d’une semaine sur l’autre, s’il a la chance de ne pas intégralement vide entre novembre et mai.

Je vais reprendre bien sûr, car j’aime mon métier et je ne veux pas faire autre chose que me trouver dans une salle de classe, peu importe qui j’ai en face de moi et la langue que j’enseigne (mon nouveau job, c’est prof d’anglais). Et je sais qu’au Canada, je trouverai des conditions bien plus honorables. Mais en attendant, c’est fini !

Et vous, profs de FLE ? Avez-vous déjà arrêté une mission à cause du salaire et des conditions ? Avez-vous d’autres témoignages dans le même sens à apporter ?

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17 Commentaires

  • Répondre tania

    courage à toi
    c est triste d en arriver la
    le reflet de la société actuelle malheureusement
    je ne savais pas qu il y avait un tel écart entre les saisons

    16 décembre 2016 à 19h19
    • Répondre Kenza

      Si, c’est la même chose dans les pays anglophones, les gens qui vont prendre des cours d’anglais y vont plutôt en été 🙂

      28 décembre 2016 à 18h35
  • Répondre lolli15

    C’est triste de voir que les profs de FLE en France ne soient pas mieux considérés 🙁

    17 décembre 2016 à 11h24
    • Répondre Kenza

      Très… mais tout ce qui a trait à l’éducation j’ai l’impression !

      28 décembre 2016 à 18h35
  • Répondre Stephanie

    C’est flippant de lire des trucs comme ça sans déconner … d’un côté on a envie de dire que plus personne ne devrait travailler comme ça, ainsi on ne supporterait pas ce système, mais d’un autre côté il faut bien manger et … ah oui, payer ses impôts. Relou … je comprends que tu râles !!

    17 décembre 2016 à 15h07
    • Répondre Kenza

      Merci Stéphanie ! j’espère surtout que cet article va aider des profs un peu perdus qui arrivent ici via Google… sur ce qui est acceptable ou non. Mais il y aura toujours quelqu’un d’encore plus précaire pour venir accepter…

      28 décembre 2016 à 18h36
  • Répondre Julie (Lines)

    même si je l’envisageais même pas, ton article me conforte sur l’idée que JE NE VEUX PAS travailler en France. Tu parles de Paris mais je pense vraiment qu’en province, c’est la même chose. Et je suis contente que tu puisses bientôt t’en échapper. Parce qu’on fait un métier super, on rencontre des géniaux (la preuve avec Lines 🙂 ) et ce serait dommage que cette mauvaise expérience parisienne gâche tout ça.

    Prends soin de toi en tout cas, 🙂

    18 décembre 2016 à 2h36
    • Répondre Kenza

      Oui, c’est vrai que je n’ai pas parlé de la province car je ne connais pas la situation mais elle doit être assez semblable ! Evidemment, il y a des expériences cools, autant pour le salaire que les collègues et les conditions !! 😀

      28 décembre 2016 à 18h37
  • Répondre Miryam

    Je suis triste de voir à quel point c’est difficile pour toi. Courage!
    Il y a certaines choses qui me font penser à ce que je vis avec l’assistanat, c’est pas aussi extrême puisque ce n’est pas mes deux Gymnasium qui me payent mais le Landesschulrat (équivalent du rectorat de Haute-Autriche).
    Mais c’est un peu pareil surtout dans le deuxième lycée quand on te prévient la veille de préparer un cours pour la classe et que la prof le lendemain te gueule dessus parce que tu n’as pas pu l’envoyer avant pour qu’elle puisse faire des photocopies. Ils ont tendance à oublier que je suis sur deux lycées, que je n’ai pas d’imprimante chez moi et surtout que je ne suis pas un robot !
    Bref, je te souhaite plein plein de courage ! 🙂

    18 décembre 2016 à 15h15
    • Répondre Kenza

      Oui Myriam, la position d’assistante n’est pas toujours facile. Si la plupart des professeurs réalisent la chance que cela représente pour une classe et motiver des groupes d’ados avec qui le contact n’est pas toujours facile, pas mal peuvent se sentir « menacés » par la jeunesse de l’assistant, sa proximité avec les élèves et tout simplement son niveau de langue… Courage !

      28 décembre 2016 à 18h42
  • Répondre croco -râle aussi-

    J’ai également arrêté une mission à cause des conditions : plus de 35h de travail dont plus de 30 de cours !!!!! Et pas de préparation de cours (la 4ème dimension). Pas de photocopieuse, pas de télé ou de vidéo, pas d’ordinateur, parce que c’est pas le genre de la maison. D’autres aberrations mais ça prendrait au moins une centaine de pages à décrire. Et l’inspection du travail qui s’en fiche complètement ! Pour info l’école est à Sancerre >fuyez. J’ai aussi eu une mauvaise expérience à l’IF de Saragosse où la directrice est digne d’un bourreau d’Esprits criminels. Là aussi la direction s’en balance complet, tant que ce n’est pas pour parader en costard cravate pour boire du champagne, j’ai l’impression qu’ils ne bougent pas de leurs fauteuils de fonctionnaires du MAE. La France, pourtant soucieuse de son « rayonnement » ne soutient pas ses travailleurs à l’étranger, d’ailleurs la description de tes aventures administratives à ton retour sont un bon aperçu. Pourtant il y a de la demande, c’est dingue. En passant il faut savoir qu’après six mois de travail à temps complet à l’étranger, on peut prétendre à une allocation de retour de 300€ auprès de Pôle Emploi 😉 .Même si j’ai eu de bonnes expériences aussi, je suis désespérée en ce moment à cause des conditions : salaires, contrats locaux abusifs et de courte durée (bien sûr ! Je lis la convention collective à chaque fois que je m’expatrie, juste avant de signer le contrat –que je ne peux signer que sur place- De toutes façons si je ne suis pas contente je peux toujours squatter sous un pont.) C’est honteux de voir comment les profs de FLE sont traités !

    22 décembre 2016 à 9h22
    • Répondre Kenza

      Ce que tu racontes est effroyable ! Mais malheureusement, nous ne sommes que peu à même oser se plaindre, la plupart des gens acceptent, devant manger, se loger, payer les factures… pour ces jobs qu’on a laissés, d’autres en moins bonne situation financière ou moins conscient les accepteront…

      28 décembre 2016 à 18h46
  • Répondre Carole Monnet

    Mon expérience n’est pas récente mais elle tout aussi navrante… Il y a 15 ans j’ai travaillé pour la Chambre de commerce d’une petite ville de province et les conditions/salaires/encadrement étaient aussi à pleurer. Manuels des années 70 dans un piteux état (et qu’on n’a pas le droit de sortir des murs), photocopies payantes, salaire de misère, désintérêt et manque d’encadrement total (j’étais débutante ou presque après un an d’assistanat en Angeleterre, donc j’ai appris sur le tas). J’ai repris mes études peu après mais pas en FLE parce que je ne voulais pas me retrouver avec ce type de conditions de travail… C’est vraiment dommage, j’aurais bien aimé continuer dans cette voie.

    17 janvier 2017 à 18h38
  • Répondre Martial

    salut… c’est la meme chose partout. ici en Italie quand j’ai repris l’enseignement après des années à faire autre chose, je me suis confronté à des écoles de langue dont la méthodologie est dépassée, sans outils, ou vidéo. Une obligeait l’apprenant à acheter son bouquin mais nous n’avions pas droit de l’ouvrir pendant le cours!!! Du coup je leur ai volé certains clients qui me suppliaient de faire des cours privés. Je n’en ai pas honte. Je suis maintenant indépendant. Et je n’ai jamais autant travaillé. Quitter les écoles est la meilleure chose que j’ai faite, et je remercie ces anciens « élèves » à m’avoir incité à enseigner en privé. Le bouche à oreille fonctionne, je ne travaille que chez moi, je réduis ainsi les frais (transport, essence, assurances,…) tout en proposant des économies aux apprenants (moins cher que l’école et pour moi un meilleur salaire). J’ai mon propre manuel, avec ma méthode, avec mes propres documents et une sélection de vidéos. Petit à petit je me « professionnalise » également avec mon blog.

    3 février 2017 à 12h52
    • Répondre Kenza

      Je partage tes conclusions Martial ! En quittant l’une de ces écoles, presque tous les étudiants m’ont proposé de les récupérer en cours privé. Il n’y a pas de honte à avoir, on délivre un meilleur service et une fois les frais de gestion retirés, c’est plus avantageux pour le prof comme pour l’étudiant comme tu le fais remarquer. Il faut par contre pouvoir accueillir les étudiants dans de bonnes conditions, ce qui n’est pas mon cas.

      4 février 2017 à 17h34
      • Répondre Martial

        un peu d’inventivité et le tour est joué. je peux « recevoir » chez moi, j’utilise d’autres instruments, mon propre manuel. mais on peut aussi trouver un accord avec un magasin par exemple ou partager l’espace d’une entreprise. Cela a été le cas aussi pour moi. Je faisais une remise pour un cours à une entreprise qui me laissait utiliser une de ses salles de réunion. Idem avec un magasin de meuble. En plus c’était très utile pour le cours avec deux A1/A2 ce magasin pour explorer les meubles, les couleurs, les matières, les chiffres avec les prix. Le fait d’enseigner le FLE nous incite d’emblée à devoir inventer chaque jour car chaque apprenant est différent et on fait presque du sur-mesure. Inventer, créer donc des solutions pour pouvoir travailler meme en dehors de chez soi, c’est faisable. Dernièrement je fais aussi le nordic en français, la marche nordique au parc, mais uniquement en français. Certains de mes élèves, les retraités, adorent 🙂

        4 février 2017 à 18h14
  • Répondre HOUBER

    Bonjour, je suis actuellement en Licence d’Italien à la Sorbonne. Je voulais poursuivre en Master FLE.
    Pour être honnête, votre témoignage n’est que la confirmation de ce que j’ai déjà pu entendre.
    Néanmoins, j’ai entendu parlé des alliances et des ambassades.

    Êtes-vous toujours à Paris ?

    2 octobre 2017 à 4h24
  • Un petit mot ?

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