Prof de FLE

Enseigner le français à l’étranger : en Espagne

Nouvelle destination ce mois-ci dans la rubrique d’enseigner le français à l’étranger : Aurore nous raconte son parcours pour enseigner le français en Espagne, avec des bonnes et des mauvaises expériences.

Une petite présentation ?

Salut ! Prof de FLE depuis une dizaine d’années, j’ai toujours enseigné à l’étranger, et je suis passionnée par ce que je fais… même si ce n’est pas toujours facile. 🙂 J’ai enseigné en Espagne, en Aragon, puis en Malaisie et en Bulgarie. J’ai fait une petite parenthèse de bénévolat en Louisiane avant de revenir enseigner en Espagne, cette fois près de Bilbao.


Comment t’es-tu retrouvée à enseigner le français en Espagne ?

Je suis arrivée la première fois à Saragosse en 2007, en Erasmus, et je savais déjà avant de partir que j’y resterai. J’avais choisi l’Espagne, et cette ville en particulier, pour mieux connaître la région d’origine de mes grands-parents paternels. Cette année-là, j’ai fait ma L3 tout en donnant quelques cours particuliers, comme je le faisais déjà en France, sans vraiment me dire que je me destinerais à l’enseignement par la suite. D’ailleurs de 2008 à 2010 je suivais des études en traduction, à distance, pour pouvoir rester en Espagne, et parce que c’était plus simple et plus rapide que de faire homologuer ma licence. Malgré le plan Bologne, les parcours et les crédits ne correspondaient pas forcément, et je pense que c’est encore le cas.

C’est en deuxième année de master qu’on m’a proposé de donner des cours en entreprises, ma première expérience réglementaire de l’enseignement, et du FLE ; là, je me suis retrouvée avec ce sentiment que j’étais à ma place. Alors l’année suivante je me suis inscrite en máster de profesorado et je me suis formée à l’enseignement du français langue étrangère. À cette époque, j’avais l’intention de m’installer en Espagne, et ce diplôme est obligatoire pour passer les concours (las oposiciones) pour enseigner en Espagne.

Quelques mois plus tôt, je faisais la rencontre de la personne avec qui je vis aujourd’hui et la crise économique ayant dévasté l’Aragon, on a décidé de s’installer à Bilbao. Le Pays Basque était moins touché à ce moment-là, mais au bout de quelques mois, l’histoire se répète. On se retrouve à deux, dans une ville chère, sans travail. Le vertige !

Comme je préfère me laisser gagner par l’optimisme, j’ai essayé de vivre ça comme une opportunité, une porte grande ouverte à d’autres possibilités, et en quelques semaines, je crois que mon CV a dû faire le tour du monde ! Et ça s’est enchaîné comme ça : destination Malaisie d’abord, puis Bulgarie et Louisiane.

À chaque fois, les mêmes “campagnes de candidatures”, pesantes, longues. Avec une énergie qui s’amenuise systématiquement. Et au retour de la Louisiane encore cette même problématique : chercher un poste, mais… et en attendant ? C’était simple, soit Provence, soit Pays Basque. On allait se rapprocher d’une de nos familles.

Durango, Espagne

Retour en Espagne

Une très belle opportunité immobilière aidant, c’est donc à Durango (environ 30 km de Bilbao) que nous allons finalement. Nous sommes fin janvier 2016. J’obtiens rapidement une promesse d’embauche dans une “academia” (un centre de langues privé). Ma prise de poste se fera à l’été, je suis ravie. En fait, je suis loin de me douter de ce qui m’attend.

Je vais essayer de résumer en quelques phrases cette expérience de deux ans : je me suis retrouvée à bosser pour une personne tyrannique et obsédée du contrôle (surveillance vidéo constante, engueulades quotidiennes à ses collaborateurs) qui ne déclarait qu’un tiers des heures de ses profs. Ces pseudo-contrats ne couvraient que les périodes de cours, dès qu’il n’y avait pas de face-à-face avec les élèves on était radiés de la sécurité sociale : en fait, les contrats ne servaient qu’à protéger son entreprise en cas d’inspection. On avait d’ailleurs comme consigne, si on était amené/es à être interrogé/es sur notre présence en dehors de nos heures officielles, de répondre qu’on était là pour faire des photocopies, par exemple.

Question salaire ce n’était pas mal : 15€ de l’heure, alors que les tarifs habituels tournent souvent autour de 12 ou 13. Mais j’ai très mal vécu les jours de paie avec les centaines d’euros glissés dans une enveloppe, recalculer devant ma cheffe, ne pas oser déposer entre 900 et 1000€ chaque mois à la banque… Lorsque j’ai démissionné, le tiroir où j’entreposais mon argent chez moi aurait laissé penser que j’étais narco !

Malheureusement la pratique du travail au noir est assez courante en Espagne. (Je ne fais pas de politique ici, j’englobe le Pays Basque comme communauté autonome espagnole, par simplicité.)

Quelle est l’importance du français en Espagne ?

Le français est une langue importante en Espagne. On l’étudie dans les écoles, en deuxième position après l’anglais. Je n’entrerai pas dans les détails ici parce que chaque région a ses propres façons de fonctionner dans la définition des plans éducatifs.

Je dirais que la proximité géographique permet aussi l’existence d’un marché du français pérenne, maintenu grâce au tourisme et à l’import-export notamment. Puis une tradition de l’apprentissage du français, de longue date, qui est non-négligeable, même si aujourd’hui l’anglais passe en premier.

Comment tu décrirais le marché du FLE en Espagne ?

De ce que j’ai vécu, je dirais que le marché du FLE est plutôt précaire en Espagne. Au total j’ai enseigné le français dans 4 academias dont deux qui ne me déclaraient pas, j’ai fait quelques semaines en Institut français avec un contrat d’intérim – je sais d’ailleurs que mes collègues toujours en poste ont des contrats intermittents (pas de rémunération l’été mais maintient du contrat).

Une autre des difficultés de l’enseignement du français en Espagne, c’est la concurrence. C’est un pays qui attire beaucoup de Français/es, et on peut se faire facilement doubler par une personne non qualifiée, juste parce qu’elle est native et qu’elle propose de très bas tarifs. Pour vous faire une idée regardez sur des sites comme superprof ou tusclasesparticulares, ça fait peur !

L’année dernière j’étais à mon compte pendant quelques mois puis j’ai trouvé une opportunité qui m’a permis de quitter l’Espagne. Au moment de partir, je me suis rendu compte qu’une prof ouvrait une academia, très bien placée : elle prétendait qu’elle était diplômée, alors qu’elle n’avait fait qu’un MOOC ! Sa formation m’importait peu à vrai dire, mais c’est déloyal de se vendre comme ça à sa clientèle. Et pour moi, heureusement que je partais, je n’aurais pas fait le poids malgré mon bagage et mon expérience face à son école en plein centre-ville. Je spécule un peu, mais je suis sûre que ça a très bien fonctionné pour cette personne !

Bref, j’aimerais vraiment voir les choses d’un oeil plus bienveillant, mais j’ai du mal à être positive, même avec du recul.

Durango, Espagne

Quelles sont les spécificités du public espagnol ?

J’ai toujours trouvé que le public espagnol était assez facile, je ne crois pas qu’il y ait un très grand changement de mentalité entre la France et l’Espagne. Bien entendu, les Espagnol/es peuvent sembler plus facilement proches en raison du tutoiement (on tutoie ses profs à l’école, les gens dans les magasins, quelqu’un qu’on ne connaît pas dans la rue…), mais il faudrait que je réfléchisse vraiment en profondeur, je n’ai pas la sensation d’avoir vécu un choc culturel.

Au niveau des apprentissages, les erreurs récurrentes vont porter sur la phonétique (s/z, u/ou, et surtout… la prosodie !), en revanche la grammaire est assez vite assimilée parce que l’espagnol a la même logique que le français la plupart du temps (syntaxe, concordance des temps, langue genrée). Sans oublier que de nombreux mots sont transparents, ce qui aide beaucoup à mémoriser et utiliser du vocabulaire très rapidement.

Au-delà des facilités ou des difficultés, une chose m’a particulièrement interpellée : il est très courant que les familles espagnoles inscrivent leurs enfants, même très jeunes, dans des academias pour obtenir des certifications (pour l’anglais, c’est même hallucinant). J’appelle ça “la course aux diplômes” ! Et vous verrez que les enfants et ados ont souvent des agendas de ministres.

Un conseil à donner à ceux qui te lisent ?

La première question à se poser quand on veut enseigner le français en Espagne (surtout dans le public), c’est : quelle communauté autonome ? En fonction du lieu, il y a aussi des critères linguistiques à respecter. Sinon, de base : le máster de profesorado + diplôme de spécialité. Si c’est un diplôme étranger, il faudra le faire homologuer d’abord !

Pour une personne qui envisage de se présenter aux oposiciones, il faut savoir que certaines formations peuvent faire gagner des points.

Pour les écoles concertadas (équivalent du “sous contrat” en France) et privées, c’est un peu au cas par cas, selon les besoins dans la zone ou au sein même de l’établissement. Normalement le master de professorat est toujours demandé. Une fois de plus, selon les régions les conditions peuvent diverger. Au Pays Basque on me demandait un C1 de basque un peu partout, public comme privé, sauf en academias où on va surtout valoriser le fait d’être natif (mais, avec les conditions déjà expliquées.)

Il faut aussi penser que ces questions sont à se poser si on est déjà en Espagne et qu’on souhaite changer de communauté. L’Espagne fonctionne comme un état fédéral, et c’est la loi locale qui prime.

Bien entendu, il faut aussi s’attendre à une forte concurrence, je crois qu’il faut donc bien se former pour enseigner le français en Espagne. Évidemment, éviter, tant que possible, les centres qui ne sont pas réglo avec leur personnel.

Le mot de la fin

Aujourd’hui, en raison de ce parcours compliqué, je co-administre un groupe Facebook dédié à la recherche d’emploi en FLE. Cet espace est né d’un besoin de solidarité au sein de ce milieu si pluriel et il s’adresse à toutes les personnes qui cherchent un emploi dans le domaine du FLE, et à celles qui en offrent. Elles peuvent y partager des offres, y échanger, y demander et donner des conseils. Vous pourrez lire ici l’historique du groupe et y trouverez d’autres liens utiles.  Pour le bon fonctionnement du groupe, on demande juste de bien vouloir répondre aux questions de filtre nous permettant de vérifier les profils. Dans le cas contraire, nous n’acceptons pas les demandes d’adhésion. C’est notre seule façon d’éviter les publications hors-sujet et les profils indésirables.

Merci Aurore et chapeau ! J’avais moi-même eu envie d’enseigner le français en Espagne et avais trouvé un poste dans une academia, près de Cordoue pour du français et de l’anglais en 2016. Salaire de douze euros de l’heure, chefs fuyants, pas de réponses à mes courriels de question, magouilles administratives… J’ai laissé tomber avant d’y aller. C’est triste de ne pas pouvoir enseigner dans de bonnes conditions.

Et pour en savoir plus sur le monde du FLE, ces liens sur le blog satisferont votre curiosité :
tous les articles sur le FLE avec des billets d’humeur sur les étudiants
– mon job d’assistante à l’université au Canada avec le CIEP
– mon job comme assistante de français au Royaume-Uni
– un article sur le système scolaire hongrois
– un article sur le système scolaire britannique
– un coup de gueule sur les aspects négatifs du métier.
– pourquoi il ne faut pas aller enseigner en Hongrie
– salaires et conditions de travail dans le FLE à Paris
– des témoignages de profs de FLE en Australie, en Équateur, à Amsterdam, en Irlande, à Beijing, au Japon, en Corée du Sud et en Afrique
– pourquoi j’ai arrêté d’enseigner le FLE.

Un commentaire ?

Un commentaire

  • Merci pour ce témoignage détaillé.
    Je ne savais pas pour la course aux diplômes en Espagne (un peu comme en Asie donc, où les enfants ont un emploi du temps bien chargé dès la petite enfance).

    Je suis sur ton groupe FB depuis l’année dernière ;-), contenu et échanges vraiment sympa.