Humeurs

J’étais la baby-sitter.

Il y a quelque chose dont je parle souvent dans ma vie de prof : la volonté, très égoïste, de marquer les esprits des élèves. Qu’on se souvienne de moi comme moi je me souviens de tous ces enseignants qui ont fait une différence, positive ou négative. C’est pas grave s’ils oublient mon nom de toutes façons trop difficile à prononcer, mes tenues, mon humour ou mes coups de gueule tant qu’une impression reste. 

Travailler si près du public et surtout d’enfants / adolescents peut être super gratifiant. À chaque fête, Noël, Pâques, fin d’année, je ne sais pas quoi faire des dessins qu’on m’offre (en vrai : je les mets à la poubelle), je mange tous les chocolats ou presque et je chéris les petites attentions. Certains objets me suivent partout jusqu’à ce qu’ils se cassent entre deux valises.

Quand je suis entrée à l’université il y a neuf ans j’avais cherché un petit boulot étudiant. La solution la plus évidente, c’était de faire du baby-sitting. Je n’avais jamais vraiment gardé d’enfants mais cette famille m’avait fait confiance. Je me souviens des quatre étages sans ascenseur grimpés toute essoufflée. Trois fois par semaine pendant deux ans je suis allée chercher la petite Mandarine à l’école – non, elle ne s’appelle pas comme ça, elle a un autre prénom fruité.

On se ressemblait comme des soeurs : mêmes cheveux frisés, lunettes, air espiègle et elle avait attrapé mes blagues. Son frère avait l’âge du mien dans le petit appartement où Elle trônait toujours sur la table basse. J’allais la chercher à l’école, goûter, devoirs, jeux.

J’étais jalouse de leur famille. Ils étaient beaux, aisés, proches, heureux. A l’époque chez moi ça n’allait pas du tout, c’est une des raisons pour laquelle je me suis expatriée il y a six ans. Il y a aussi eu des moments difficiles, des engueulades, des erreurs, un énorme quiproquo le jour où je suis arrivée les bras chargés de cadeaux de Noël alors qu’ils n’avaient rien pour moi. La honte a brûlé longtemps.

Je me souviens avoir été la chercher à la sortie du collège un jour, elle était devenue grande, et avoir croisé son frère par hasard dans le métro. Ca faisait partie de ma vie d’avant tout ça, de ma vie parisienne pleine de rires, d’amis et du petit copain. C’est complètement terminé. Je fais toujours la baby-sitter occasionnellement mais j’y prends de moins en moins goût.

Hier, elle m’a envoyé un message. Elle a passé son bac (#coupdevieux) et ne m’a pas oubliée. C’est pour ça que je fais ça, pour les jolis moments. Parce que finalement, on compte, même si on a l’impression que non. Ca fait neuf ans, six depuis la dernière fois que je l’ai vue. Je pense à elle de temps en temps et elle aussi a pensé à moi. Et ça me fait extrêmement plaisir.

Et c’est réciproque, eux comptent aussi : je viens d’envoyer un message à mon étudiante préférée quand j’étais assistante de français. Le cercle continue. Penser aux autres mais aussi leur montrer qu’on pense à eux.

baby-sitter

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