Vie de prof : personne n’est irremplaçable.

Ma mission de six mois dans cette école de Melbourne est déjà presque terminée. Les au-revoirs ont commencé, bises aux collègues qui partent en vacances anticipées, salut hâtif à ceux qui ne me manqueront pas.

Cet après-midi, j’ai vidé mon casier, rendu mes livres, ramené chez moi ma tasse, mon classeur de plans de cours, des flashcards et toutes ces choses accumulées en si peu de temps. Et dès la semaine prochaine, l’étiquette bleue à mon nom sera enlevée, l’emplacement réattribué, mon dossier sur le serveur effacé. Comme si je n’avais pas existé. Personne n’est irremplaçable.

Il y a quelques années je travaillais dans une grande école à Paris et j’en avais marre de trimballer des kilos de photocopies entre les deux campus. J’ai donc demandé à avoir un casier… un bout de tiroir dans un coin du couloir, avec mon nom dessus. Je me sentais privilégiée. Un an plus tard quand  j’y suis retournée, le papier blanc un peu terni était toujours là. Une vraie victoire. Ca ne sera pas le cas ici.

Certains professeurs font un concours de cadeaux. J’empile les boîtes de chocolat en ayant peur qu’ils fondent.

Et finalement ça devient presque une attente. Je suis partie de Jersey couverte de cadeaux et je n’avais pas les mains vides en revenant du Canada. Avec ma classe du lundi, composée d’Australiens sans trop de difficultés financières, nous partageons partagions éclats de rire et apprentissage efficace. Eux comme moi sortaient de la salle avec le sourire. Ils savaient que je partais mais n’ont même pas pris la peine d’écrire une Christmas card.

Je suis remplaçable.

Je me déçois d’avoir pensé l’inverse. Je me déçois de ne pas avoir fait davantage.

En triant mes papiers, une pile de brouillon une pile à la poubelle, je pensais à quel point je pourrais être une meilleure prof. Je ne suis pas de celles qui font des insomnies la veille. Je ne rentre jamais en classe sans savoir ce que je vais faire. Les insomnies arrivent la nuit suivante, d’avoir raté, d’avoir oublié ça, d’avoir mal expliqué, d’avoir laissé partir quelqu’un sans qu’il ait compris. Ces six derniers mois, j’ai rêvé de mon travail presque tous les soirs.

C’est difficile de cumuler perfectionnisme et procrastination. J’ai pour l’instant six jours de retard dans la mise à jour du Moodle du cours… un délai habituel. Mais quand je l’actualiserai enfin, il y aura trois heures de ressources dessus.

student-blackboardSi je suis devenue prof, c’est en partie grâce à l’influence qu’ont eu certains parmi les centaines d’enseignants que j’ai eu en face de moi pendant mes vingt-deux années passées à l’école. Maintenant que je suis de l’autre côté,  je voudrais qu’on m’apprécie, qu’on me complimente, qu’on se souvienne de moi. Pas forcément de mon nom, de ma voix, de mes blagues ou de mes robes… mais que l’impression soit positive. En enseignant à certaines étudiantes, je me dis parfois qu’on serait de super copines dans la vie. J’espère qu’elles pensent la même chose. Avec des adultes, on est prof et on est une personne, on est plus jeune qu’eux souvent. Trouver un équilibre n’est pas toujours évident (et ne parlons pas de sortir avec un étudiant. Erreur de jeunesse).

Ma petite préférée a écrit sur sa carte de Noël que j’étais inspirationelle (sic). J’ignore si sa mère dictait dans l’ombre ou si la phrase venait du coeur. Mais pour ça, j’ai réussi ma mission. Même si personne n’est irremplaçable… et que ça fait un peu mal.

Et dans le prochain article (avant ou après la photo du mois), je vous dévoile la suite des projets…avec toujours plus d’étudiants !

19 Commentaires

  1. 14 décembre 2014 / 0h01

    Je pense qu’un prof est forcément irremplaçable pour au moins un de ses élèves! je te souhaite bon courage et j’ai hâte de lire la suite de tes aventures 🙂

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h25

      Un par an, un par classe, un pour toute sa carrière… ? 🙂

  2. Jasmin
    14 décembre 2014 / 3h47

    J’aurais aimé avoir une prof comme toi 🙂

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h27

      Un beau compliment, merci <3

  3. 14 décembre 2014 / 3h56

    Inspirationnelle…c’est mignon et bien mieux qu’irremplaçable. Tu peux être fière.

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h28

      Merci Pomdepin ! Les enfants expriment mieux leur gratitude (et leur ennui) que les adultes je trouve. On sait plus facilement ce qu’ils pensent.

  4. 14 décembre 2014 / 5h37

    Tellement pas d’accord! Certains profs sont irremplacables et tu l’es sans doute pour quelqu’un également !^^

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h29

      Merci Charlie !

  5. 14 décembre 2014 / 9h27

    Je pense qu’on n’a souvent aucune idée de l’influence qu’on a sur les gens. Mes profs d’anglais ne sauront jamais à quel point mon amour de l’anglais a défini ma vie jusqu’à maintenant et m’a permis d’avoir toutes les opportunités que j’ai eu. Ce qui est important c’est de faire de son mieux, et d’être fier et satisfait du travail qu’on fait, tout en aillant toujours le désir et la passion pour faire mieux encore ! Et c’est ce que je retrouve dans ce que tu écris, tu veux faire du mieux que tu peux. Et tu dois simplement te raccrocher aux quelques rares fois où un élève exprimera sa reconnaissance, sans en dépendre, en sachant aussi que tu fais cela simplement parce que tu aimes enseigner 🙂

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h31

      Moi aussi j’adorerais reparler à certains de mes profs d’anglais ! Et oui pour le mieux possible, toujours ou presque.

  6. memetropmememal
    14 décembre 2014 / 5h08

    Ce qui est dur, je trouve, c’est de ne pas maîtriser pour qui l’on aura compté. De faire de son mieux, et d’espérer que ça fera la différence pour quelqu’un…

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h29

      Bonjour et bienvenue ! Oui c’est vrai. Là ça ne m’est pas trop arrivé car je savais que j’étais temporaire, je ne suis pas attachée aux étudiants. Tu me fais penser à un petit de six ans que j’ai suivi pendant deux ans, que j’adorais, et qui se fichait de moi complètement !

  7. estellecalim
    14 décembre 2014 / 0h40

    Ce n’est pas facile de s’interroger sur ses pratiques en tant qu’enseignant. Je me souviens lors de mes premières années qu’une collègue avait une classe très vivante où tout le monde riait tandis que la mienne me paraissait plus terne. Et puis finalement, les évaluations ont été bien meilleures chez moi. Je crois qu’on se juge trop sévèrement mais je comprends ton vague à l’ame qui m’est aussi arrivé 😉

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h26

      J’adore avoir des avis d’autres profs, merci pour ton commentaire ! Je me pose tout le temps des questions sur ma pratique (et celles des autres), cet article n’est que la partie visible de l’iceberg…

  8. 14 décembre 2014 / 18h47

    Je rejoins un peu les deux derniers commentaires. Il y a de ces professeurs qui vous marquent, vous montrent la porte des possibles, que vous regardez les yeux grand ouverts avec admiration et courage. Des ces professeurs avec qui c’est toujours un plaisir de discuter même après quelques années, ou ces professeurs de qui on parlera à nos enfants. Je suis aussi d’accord pour dire que des fois les élèves sont ingrats car ils montrent pas leur reconnaissance, trouvent le cours inutile, s’endorment, regardent par la fenêtre, mais je ne sais pas, plus tard face à la situation, ils se rappeleront ce cours, cette phrase, cette formule et voilà ou le travail aura payé même si le professeur ne le sait pas, s’en rend pas compte. Et c’est là, le plus beau du métier, je trouve, que les gens se rappellent après, plus tard, que cela leur serve.

    • Kenza
      15 décembre 2014 / 21h31

      Je me demande où je me positionne dans tout ça 🙂

  9. 16 décembre 2014 / 4h29

    Je connais très bien les sentiments que tu décris mais je peux te dire une chose: la quantité de travail qu’on fait ne change rien à a tout ça: il y aura toujours des gens qui se souviendront de nous (en bien ou en mal) et des gens qui nous oublieront. Et puis aussi ceux qui font semblant de nous oublier rapidement pour cacher leur tristresse de notre départ 🙂

    • Kenza
      17 décembre 2014 / 10h17

      Oui tu as raison pour le dernier point !

  10. 17 décembre 2014 / 9h11

    ah….. le besoin de reconnaissance ! je sais que tu luttes mais qu’il revient toujours. Je vis la meme chose et je n’ai jamais réussi a changer… alors disons plutôt que de se demander si on est irremplaçable ou non, on va profiter de chaque sourire et de chaque moment de cours et ce sera deja bien !!
    C’est bien écrit ton texte comme toujours.
    O

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