Humeurs

Le 13 novembre

Hier soir, avant que tout bascule, j’étais un peu de mauvaise humeur, je traînais sur Internet, je finissais ma tasse de thé, j’envoyais une photo de ma tarte aux pommes à ma maman. J’allais éteindre l’ordi, prendre mon carnet noter des futilités et des migraines. Mais j’ai vu un premier partage Facebook, venant de mon frère, sur le Stade de France. Avant la construction d’un immeuble qui obstrue la vue, on le voyait du balcon, c’est tout près de chez moi. J’ai ouvert Twitter, tous les sites des rédactions fiables, et puis j’ai actualisé de longues heures tout en guettant mes amis sur Facebook. 

J’avais l’impression d’être revenue au mois de janvier. En pire.

Ces gens, ils étaient sortis boire un coup, manger, écouter de la musique. Leur statut Facebook devait se réjouir de leur soirée, peut-être se plaindre de leur boulot, ils ont dû instagrammer des photos de leur plat ou du concert. Leurs derniers mots, leurs dernières images sans qu’ils ne sachent qu’ils allaient mourir. Et ils sont morts. On n’était pas tous Charlie, il y avait des idées derrière, des convictions partagées ou non. Mais là, on aurait tous pu être à leur place.

Tous les expats le reconnaîtront, la France on la critique, parce qu’on est Français. On se plaint du manque d’efficacité des administrations, des serveurs, de l’immobilisme qui règne parfois, des politiciens et des gens. Mais au fond, on l’aime aussi, on chante les louages de son système de santé, son école, son université et sa bouffe. J’enseigne sa langue chaque jour. Vivre tout cela en étant loin, une seconde fois, c’est très difficile. Vivre tout ça deux fois est difficile à vrai dire. Mais pour nous, il faut attraper le téléphone, taper des mots sur le clavier, attendre des nouvelles, attendre des réponses, attendre seconde par seconde devant les réseaux sociaux parce que les chaînes d’infos ne passent pas forcément à l’étranger. En janvier, j’étais en Australie avec dix heures de décalage horaire et j’avais découvert l’horreur d’un bloc au réveil. Mais dans tous les cas, être expat, c’est vivre avec des si. Et si j’étais là-bas, si j’étais avec ma famille, si on se rassurait, et si je pouvais manifester, si je pouvais résister moi aussi, et si j’allais donner mon sang, si j’allais poser des fleurs, et si je n’étais pas seule.

Seule, je ne l’étais plus, je suis allée au rassemblement organisé par l’Ambassade de France en Hongrie. Tous unis, presque tous choqués, en hongrois, en anglais, en français. C’était bizarre d’entendre ces mots lus des milliers de fois prononcés à voix haute. Deux discours sobres, union, émotion, des fleurs et des bougies, des caméras hongroises. Je me demande ce que vont me dire mes élèves cette semaine et comment leur répondre. Ils ont entre neuf et dix-neuf ans et la télé a parlé de Paris en boucle aujourd’hui.

J’ai mal à ma ville, j’ai mal à ma France. La vie va continuer doucement, mais il semble tellement indélicat de la reprendre exactement où on l’avait laissée. Les larmes n’arrivent pas à couler, je me sens anesthésiée. Hug à vous tous.

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27 Commentaires

  • Répondre Ophélie G.

    Ce matin, quand je me suis réveillée, j’étais de super bonne humeur. Pendant une demie seconde. Puis je me suis souvenue, et j’ai pleuré. Hug back. :-*

    14 novembre 2015 à 21h34
    • Répondre Kenza

      Oui moi aussi, cette demi-seconde d’oubli, une autre de confusion pour savoir si c’était un rêve ou non avant de se rappeler la réalité…

      14 novembre 2015 à 21h39
  • Répondre Steph

    Un gros hug à toi. Je suis anesthésiée, je n’ai pas de mots.

    14 novembre 2015 à 21h41
    • Répondre Kenza

      Ca va mieux ? Comment ça s’est passé avec les petits ?

      22 novembre 2015 à 9h56
  • Répondre Laura - Swyder

    Ce malaise une fois de plus d’être si loin mais au final, si on était la bas, aurait on changé grand chose ?
    Tu as pu participer à ta manière, montrer ton soutien et trouvé de la compagnie à ce rassemblement.

    Ici nous étions seuls puisque trop loin une grande ville et personne ne nous en a parlé… Ne savent pas ? N’osent pas ? …

    Gros hug <3

    Laura

    14 novembre 2015 à 22h08
    • Répondre Kenza

      C’est « intéressant » ta question, ne savent-ils ou n’osent-ils pas… un mélange des deux ? bisous en tous cas.

      22 novembre 2015 à 10h27
  • Répondre Alexandre L.

    Salut Kenza,

    Heureux de te savoir en sécurité. J’espère que tes amis et ta famille sont tous sains et saufs. Mon entourage va bien mais je connais des gens qui ont perdu des amis…et puis ces photos de gens disparus qui passent sur Twitter accompagnées d’appels à l’aide, pour circuler une nouvelle fois quelques heures plus tard avec le mot « condoléances » en dessous…l’horreur totale.

    Stay strong.

    Hugs,

    Alex

    14 novembre 2015 à 23h17
    • Répondre Kenza

      Merci pour ton message. Tout le monde va bien. J’espère que tes amis tiennent le coup.

      22 novembre 2015 à 10h17
  • Répondre Eleanor

    <3 gros hug. Nous aussi on a suivi ça avec effarement, incrédulité, une grande tristesse aussi hors de France. C'est dur, très dur. Ta note est très juste et très belle.

    15 novembre 2015 à 13h33
  • Répondre danièle.b

    tout le monde est triste et choqué, ne pas avoir de nouvelles est une chose terrible,
    se rassembler pour discuter fait un bien immense à l’âme
    danièle.b

    15 novembre 2015 à 15h27
    • Répondre Kenza

      Oui Danièle, ne pas rester seul est important, tu as raison.

      22 novembre 2015 à 10h16
  • Répondre Lucie

    Comme toi je trainais sur Internet avant d’aller me coucher quand j’ai vu passer un ou deux tweets. J’ai pas voulu y croire mais je suis quand meme restee devant mon ecran, puis il y avait de plus en plus de tweets et des messages de copines expats qui me demandaient si j’avais vu les news. J’ai de la famille dans la region parisienne mais en loin du centre, j’ose meme pas imaginer ce que les gens comme toi qui ont des proches plus pres, ont pu ressentir….

    15 novembre 2015 à 15h45
    • Répondre Kenza

      C’était assez anxiogène, je faisais des listes dans ma tête, heureusement qu’il y a Facebook finalement. Mais tous mes proches vont bien, ma famille aussi.

      22 novembre 2015 à 10h15
  • Répondre smilingaroundtheworld

    Je suis à la Réunion pour quelques mois, et j’ai découvert cela samedi matin à 6H, en m’apprêtant à partir en rando… Depuis, je suis sous le choc, et je me sens moi aussi bien loin de Paris en ces journées de deuil…

    15 novembre 2015 à 20h00
    • Répondre Kenza

      J’espère que le choc s’est estompé, des bisous <3 (j’ai voulu aller commenter chez toi, mais j’ai eu un message d’erreur, il faut que je réessaye)

      22 novembre 2015 à 10h12
      • Répondre smilingaroundtheworld

        Le choc s’estompe peu à peu, oui, et puis je me dis qu’il faut bien continuer de vivre… Mais je reste très triste de ce qui s’est passé, à Paris et dans d’autres villes d’ailleurs (Beyrouth, Bamako…)
        Bizarre le message d’erreur, fais-moi signe si ça se reproduit ! Bises.

        22 novembre 2015 à 18h58
  • Répondre afnewsblog

    Très dur de vivre ça de si loin, j’ai la chance de ne pas être seule, courage dans ces jours noirs…
    Hug a tous les expats loin de leur famille…

    16 novembre 2015 à 5h30
    • Répondre Kenza

      Merci pour ton petit mot. J’espère que ça va mieux 🙂

      22 novembre 2015 à 9h59
  • Répondre Aurélie

    J’ai emmenagé rue de la fontaine au roi le mois dernier, la semaine dernière je suis allée au Bataclan et j’ai été diner au Petit Cambodge de nombreuses fois…
    Mes amis qui étaient au bataclan se sont relevés et enfuis pendant qu’ils rechargeaient les kalach… et les collègues de Nicolas sont à l’hôpital, l’un d’eux a perdu une jambe …
    J’ai l’impression d’avoir une gueule de bois monumentale. Je crois que c’est la première fois que je me sens aussi mal.

    Gros bisous je comprends ce que ça fait d’être loin … et c’est pas plus facile !

    Aurélie

    16 novembre 2015 à 11h57
    • Répondre Kenza

      Aurélie, je ne sais même pas quoi te dire, tes mots ont tourné dans ma tête toute la semaine. Je pense à vous.

      22 novembre 2015 à 9h58
  • Répondre Sabine

    Je te comprends, moi aussi j’ai mal, à ma ville, à ma France mais j’ai confiance en nous, ils nous font mal mais ils n’étendront jamais la flamme de notre liberté, ni notre amour pour la vie, la culture, le vin… Hug back with love

    16 novembre 2015 à 22h45
    • Répondre Kenza

      Merci Sabine ! vous venez d’où tous les deux en France ?

      22 novembre 2015 à 9h57
      • Répondre Sabine

        Je ne suis pas née à Paris mais dans le 92, je ne suis donc qu’une banlieusarde 🙂 mais j’ai passé 7 ans à Paris, à étudier puis à travailler. Math est Picard mais il a passé beaucoup de temps à Paris aussi. Et toi ?

        22 novembre 2015 à 14h30
        • Répondre Kenza

          Née et grandi dans le 18e ! 🙂

          22 novembre 2015 à 14h51
  • Répondre Melle Bulle

    J’ai mal, mais je continue à croire que la vie peut continuer, grâce à notre amour et nos valeurs à défendre face à la barbarie ! Hug <3

    18 novembre 2015 à 21h49
    • Répondre Kenza

      Hug à toi aussi Melle Bulle! <3

      22 novembre 2015 à 9h53

    Un petit mot ?

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