Familles, je vous hais. Alors je me suis expatriée.

Vous allez ricaner en me lisant, ou sourire de compassion, selon votre situation. Mais voilà : je suis au Canada depuis trois mois, donc je n’ai pas vu ma famille depuis autant de temps. Et trois mois, en général, c’est mon seuil, le moment où je commence à trépigner, compter les jours avant de revoir Paris, m’épancher sur sa beauté, ses monuments et ses croissants – bien qu’après, quand j’y suis, je ne tienne pas plus d’une semaine et me languis de repartir le plus vite possible. Paradoxe.

Deux ou trois fois par semaine, la sonnerie de Skype retentit et ma mère est derrière l’écran. Avec le décalage horaire elle est souvent en pyjama, une tasse de thé à la main, juste avant de se coucher, quand ma journée n’est elle qu’à son milieu. Elle écoute mes bêtises, prodigue conseils et inquiétudes, et parle un peu trop au futur (quand tu rentreras, on fera ci et ça). Pourtant elle sait que mon début d’été est une page blanche qui s’écrira au gré des annonces et des candidatures. Quand il est huit heures, elle prépare le dîner, parle depuis la cuisine, il est facile d’imaginer les saveurs et croire que je vais m’attabler avec eux dans cinq minutes. Mais non, pas cette fois.

Parfois, quand il n’y a pas de match de foot, mon père passe la tête derrière l’Ipad, pose une question, fait une remarque ou dit ce qu’il à dire à ma mère. On n’échange jamais directement, sauf si on a besoin de quelque chose. Ca a toujours été comme ça. Nous avons exactement la même personnalité, les mêmes qualités et surtout les mêmes défauts. On ne peut pas se parler sans s’engueuler violemment. Aujourd’hui, cela va un peu mieux, même si ça explose quand on passe trop de temps ensemble. L’une des raisons de cette vie, de ma vie, du premier départ, c’était pour lui échapper.

Mon frère vit en horaires décalés donc on discute plutôt à l’aube, son aube. Conversations banales sur les derniers épisodes de séries, ses loisirs, ses questions culturelles (mais il y a des boulangeries là où tu vis ? ils roulent à gauche ? il fait froid ?) mais qui me conviennent. Quand on était petits, on se haïssait viscéralement. C’est un progrès.

J’ai passé août en vase clos avec eux et j’ai cru devenir folle, revenir plusieurs années en arrière et je suis montée dans l’avion sans regrets. Cette année, c’est aussi repousser les limites familiales, et savoir si je peux vivre sans eux, sans les revoir régulièrement.

Parce que je les aime et je les déteste. Pour les mêmes raisons : l’éducation qu’ils m’ont donnée, la façon dont ils m’ont traitée, les millions de commentaires négatifs, d’insultes et de critiques, leur soutien inconditionnel, leur manière de toujours me pousser plus loin, de ne pas accepter l’échec, leur fierté croissante. Et ils me manquent. Et j’ai peur qu’il leur arrive quelque chose, sept heures plus tard, neuf heures et deux avions plus loin, trois provinces et un océan de distance. Mais ça ira, ça va toujours.

Despicable-me

15 Commentaires

  1. Steph
    1 décembre 2013 / 11h12

    Je comprends et ça me rappelle des souvenirs mais je ne peux que te rassurer: avec la distance et le temps, tout s’appaise et on apprécie d’autant plus de se voir, même si ce n’est pas souvent ni longtemps.
    La qualité avant la quantité…
    Des bisosu

    • 3 décembre 2013 / 0h19

      C’est une très bonne façon de résumer ! Comme d’habitude !

  2. 1 décembre 2013 / 1h10

    Très joli témoignage d’amour…et de passage à l’âge adulte et à l’indépendance, le temps où l’on digère son enfance et où on commence à comprendre (ou pas) ses parents. Tu m’as ému car je suis souvent à la place de ta maman sur skype en pyjama !

    • 3 décembre 2013 / 0h24

      C’est mignon ! Il y a une autre différence, c’est que ton fils lit sûrement ton blog, et pas moi ! Je me demande ce qu’elle en dirait..

  3. 1 décembre 2013 / 5h19

    Si tu restes loin plus longtemps, tu verras, on construit une relation différente, mais ça n’empêche pas d’aimer sa famille. Et pour reprendre ton titre, je les apprécié beaucoup plus en sachant que je ne les verrai pas tous les 4 matins!

  4. 1 décembre 2013 / 8h40

    c’est un très beau témoignage parce que très sincère, et je m’y suis retrouvée sur certains points. Avec l’âge et la distance, ma relation avec mon père (à la base pas des meilleures) s’est beaucoup améliorée alors je te souhaite la même chose 😉

    • 3 décembre 2013 / 0h21

      Merci I feel blue, toi aussi tu es sage comme Steph 🙂

  5. Claire Cubaynes
    1 décembre 2013 / 9h59

    Je me retrouve dans ce que tu dis.. Super article!

    Et j’aime le nouveau look de ton blog! C’est joli.

    • 3 décembre 2013 / 0h20

      Merci beaucoup ! Mais nouveau… donc tu me suis depuis plus longtemps, merci encore plus !

  6. 2 décembre 2013 / 8h05

    C’est un beau temoignage envers ta famille.
    Des bisous !

  7. 8 décembre 2013 / 15h29

    avec la distance, les choses s’estompent, ta relation va s’améliorer, j’en suis persuadé 🙂

  8. 19 janvier 2014 / 2h04

    Ohh. C’est paradoxal, mais pour ma part, c’est en m’éloignant physiquement que j’ai créé des liens plus forts avec les gens… On se rend compte de la chance qu’on a d’être avec eux. On sait mieux ce qu’on veut, et ce qu’on ne veut pas. 🙂

    La vie d’expat, c’est vivre tout intensément. Le bon comme le mauvais. Mais une vie à 200%, comment refuser ?

  9. Mrs O.
    10 septembre 2015 / 12h52

    On a quand même beaucoup de choses en commun je remarque… Ça fait plaisir, il faudrait qu’on discute ! xx

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