Expat asociale et les amis du bout du monde

Je n’ai jamais été très sociable, j’ai toujours préféré me cacher derrière les mots. Ceux des livres quand j’étais plus jeune, puis derrière un clavier dès mes onze ou douze ans. Dans le virtuel on est plus fort, on n’a pas honte de son corps, on peut se réinventer comme on veut. Je traîne sur des forums de discussions depuis toujours et j’ai aussi l’habitude de faire des trucs seule depuis que j’ai quinze ans, musées, ciné. Ca m’ennuie de devoir trouver quelqu’un pour venir avec moi et perdre l’occasion d’aller voir ce film ou cette expo donc je n’attends personne. 

Quand j’ai commencé à vivre ailleurs, la situation a changé et tout était soudainement facile. Tous ces gens à rencontrer, avec qui parler, échanger, rire, trinquer, partager. J’ai passé des centaines, des milliers d’heures à discuter de linguistique ou de systèmes éducatifs (la prof en moi est toujours un peu là). À York, on était un gros groupe international, français, espagnols, québécois, sénégalais, chiliens, allemands, suisses et on a fait nos premiers pas dans l’interculturel autour d’innombrables bières. Ma curiosité n’était jamais assouvie.

Et puis ça a continué, jusqu’à l’auberge espagnole du Canada où des nationalités des cinq continents se côtoyaient gaiement avec leur lot de drames et de malentendus. Parler avec des inconnus n’avait jamais été aussi facile : what’s your name, where are you from, what are you doing here, do you like it ? Ces quatre questions pouvaient lancer des heures de conversation – dans un anglais plus ou moins hésitant. Mais très vite, j’ai fait le tri : je n’arrive plus à discuter avec des gens qui ne parlent pas très bien anglais. Je passe la journée à écouter des gens qui s’expriment en mauvais français, à me concentrer pour comprendre, corriger, expliquer la langue. Si le soir dans ma vie sociale la personne en face fait plein d’erreurs, j’ai l’impression d’être au travail et je n’y retire aucun plaisir. Et ce n’est pas drôle non plus pour eux de se retrouver face à quelqu’un qui ne les écoute pas et qui ne retient que les fautes. Le Couchsurfing aussi assouvissait ma curiosité, ma soif de questions et de rencontres. C’était ma manière parfaite de voyager : seule la journée, à visiter ou boire des cafés, puis le soir un hôte à retrouver pour partager des impressions et comprendre la vie à cet endroit.

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Mais depuis quelques temps, j’ai changé. Déjà, je déteste de plus en plus les auberges de jeunesse. Ces mêmes quatre questions,  what’s your name, where are you from, what are you doing here, do you like it ? deviennent fades. J’y réponds du bout des lèvres avant de me refermer. Bien sûr, quelque fois, c’est allé plus loin et certains inconnus du dortoir sont devenus un peu plus. D’ailleurs, en y réfléchissant : lors de mon road-trip d’un mois l’an dernier, je suis restée copine avec les filles de ma première nuit d’auberge. Pas des trente nuits suivantes. Lassitude. À Vienne au début du mois, avec mes camarades de chambre, nous n’avons échangé que des hellos pas du tout amicaux.

J’ai même arrêté de faire du Couchsurfing, pour des raisons matérielles tout d’abord, envie d’indépendance, de pouvoir aller et venir à mon rythme, de ne pas forcément avoir à me plier à des règles strictes – mais aussi par peur de l’autre, de devoir recommencer ces conversations bateau qui finissent par prendre l’eau.

En général, je ne rencontre presque plus personne. J’ai perdu ma curiosité, et j’en ai marre de dire au revoir. Et de tout recommencer à chaque fois, les bonjours, les découvertes, les questions timides et les révélations fracassantes. Parce que quand on est loin de chez soi, tout va plus vite, les relations se font et se défont bien plus rapidement.

Il y a aussi ces personnes avec qui on est un peu forcés de s’entendre, collègues de travail ou amis d’amis. Il y a ces amis avec qui on fait les quatre cents coups tout en sachant très bien que c’est la distance qui nous a rapprochés, qu’on ne se serait pas adressé la parole dans la vraie vie et qu’on ne se reverra plus ensuite. Il y a ceux avec qui on essaye, jusqu’à la relance de trop. Il y a ceux avec qui c’est toujours un peu ambigu, forcément. Il y a ceux avec qui ça marche, des présences rassurantes.

Et il y a les amitiés qui tiennent, les whatsapp qui traversent la planète, les smileys affectueux et les mails qui font plaisir. Et parfois, il y a de vraies retrouvailles. Des gens qui viennent à Paris, pas forcément pour moi mais qui s’assurent de croiser ma route. Cet été, ça m’a donné une leçon.

J’avais une copine coréenne au Canada, à l’anglais très fragile, on ne pouvait que très peu communiquer. Bien sûr, on était amies sur Facebook mais elle est rentrée dans son pays et ne poste rien. Je l’ai donc retirée de ma liste, je fais un grand tri deux à trois fois par an. Mais elle m’a envoyé un message pour me dire qu’elle serait à Paris à telle date et me demander si moi aussi. Si j’avais été à sa place et constaté que j’avais été supprimée, je n’aurais jamais envoyé un tel message. On s’est vues et c’était super. Deux heures après, son copain la demandait en mariage au pied de la Tour Eiffel (#cliche). Grâce à elle, j’ai compris que l’idée que je me faisais de mes contacts Facebook n’était pas bonne et je ne supprimerai plus les gens que j’aurais plaisir à revoir un jour, qu’ils postent ou non. Après tout, moi non plus je ne poste plus grand-chose.

Samedi je suis allée à Reims voir Jasmin qui parle joliment des visites reçues ici. C’était une douce journée avec plein de champagne, forcément. Et j’ai aussi passé une heure ou deux avec ma coloc d’il y a quatre ans, on s’était pas parlées depuis plus de deux ans mais elle m’a fait un peu de place dans sa vie entre sa famille pour me voir, et c’est comme si rien ne s’était passé (en vrai, je l’avais quittée un peu fâchée, et Noël, ça sert à ça, c’est bien la période pour faire amende honorable)

Je crois que samedi ils m’ont dit à peu près « t’as pas besoin de nouveaux amis, t’en as partout dans le monde ». Oui, c’est vrai, en théorie je connais des gens à peu près partout (et nulle part aussi) mais je crois que si, j’ai besoin de nouveaux amis. Des Hongrois, peut-être, pour essayer de mieux comprendre leur drôle de pays, d’autres profs, pour parler boulot encore et encore, des hispaniques, para hablar mucho mejor, des voyageurs pour échanger des impressions, des français pour se comprendre plus facilement, des expats, pour râler sur notre pays d’accueil… et peut-être aussi des gens différents ?

En 2016, je vais essayer de me (r)ouvrir au monde.

11 Commentaires

  1. 28 décembre 2015 / 23h17

    Chouette résolution. Ça serait pas mal que je suive ton exemple.

  2. lauween
    29 décembre 2015 / 0h28

    Ca sent l’humeur mitigée, la lassitude mais aussi un peu l’espoir 🙂 Me considérant comme asociale également, je voulais réagir pour dire que tu t’en sors bien, comme on te l’a dit, tu as des amis partout dans le monde, ce qui signifie que tu sais t’ouvrir aux autres et partager. Même si ces rencontres ne durent pas toujours, elles laissent des traces. J’ai eu énormément de mal à accepter il y a quelques années que dans la vie on ne peut pas être intime avec toutes les personnes à qui on fait une place dans notre monde. Je n’ai que deux meilleures amies, je n’imagine pas me faire d’aussi fortes amitiés « à mon âge », toutes les copines que je peux avoir sont des connaissances avec différents degrés d’affinités. Je connais des gens qui sont « amis » avec des centaines d’autres et je ne vois pas comment c’est possible… Alors y’a les amies de toujours ou de très longtemps, les vraies, et il y a les copines avec qui ont sait se retrouver après une longue pause. Je me dis que l’essentiel c’est de savoir aller vers les autres ou au moins se laisser approcher et donner un peu de soi. Perso je finis toujours par trop donner pour finalement le regretter. Et sinon ça ne t’est jamais arrivé d’être celle qui, malgré des tentatives de prises de distance, se fait un peu harceler par une connaissance qui te considère comme une copine proche alors que pour toi ça ne va pas si loin ? Parce que ça arrive même aux asociales comme moi, meaning : tu peux aussi te payer le luxe de choisir ! Conclusion, être un peu asociale c’est avoir une certaine exigence, ne pas se contenter de n’importe qui, avoir une certaine indépendance, mais savoir aussi s’intéresser aux autres et donner suite si affinités il y a ! Pour moi c’est surtout être timide et réservée tout en affrontant la peur du rejet ! Je suis sûre que tu t’en sortiras très bien une fois que tu auras un peu lâché la pression que tu te mets à ce sujet !

  3. 29 décembre 2015 / 10h00

    Comme Lauween, je pense que tu devrais lâcher prise et laisser les choses suivre leur cours. On change au fil de la vie. Il y a des périodes où on aime / a besoin d’être très entouré et d’autres où se replier sur soi peut même être ressourçant. L’un n’est pas meilleur que l’autre. Ce sont juste des phases… Depuis que j’ai appris à ne pas attendre des autres (car au fond, pourquoi leur imposerais-je de se comporter comme moi je le souhaite) mais simplement à accueillir et apprécier des petits signes, des invitations inattendues (comme avec ta copine coréenne), je me sens libérée et bien plus positive!

  4. 29 décembre 2015 / 11h48

    Tu as fait une belle introspection ! Ayant été expatriée à plusieurs reprises, tu es certainement habituée à changer d’amis régulièrement et il est vrai qu’on se lasse des relations éphémères. C’est bien que tu reconnaisses qu’il faut plus t’ouvrir mais je suis d’accord avec les filles, pas de stress, fais ce que tu sens et ce qui est bien pour toi, sans pression :). Bonne fin d’année à toi

  5. 29 décembre 2015 / 12h52

    ton article me parle beaucoup, je me suis reconnue dans plein de trucs… notamment la lassitude vis à vis des questions basiques et bateaux, je saturais tellement de ces questions-là, j’avais même plus envie d’y répondre au bout d’un moment… je me suis mis à la correspondance écrite, et un de mes critères est le niveau d’anglais. Parce que pour pouvoir échanger et se comprendre, il y a quand même un minimum… et quelque part c’est très ironique que j’utilise ce critère car mon niveau d’anglais n’est pas non plus spectaculaire…
    bref…
    moi en fait, j’en ai marre des relations superficielles qui s’accumulent facilement mais n’apportent pas grand chose au final. J’ai envie d’amitiés qui durent, qui enrichissent, qui résistent à la distance et au temps qui passe…
    l’anecdote sur ta pote coréenne fait effectivement réfléchir sur la façon d’envisager certaines relations et personnes!

  6. Tameï
    29 décembre 2015 / 15h01

    Très bel article. Je te souhaite de faire de belles rencontres. Je me reconnais dans ce que tu dis, moi-même dès 12 ans je me suis cachée derrière mon clavier. J’aimerai être une personne extravertie qui aime rencontrer des tonnes de gens mais ce n’est pas le cas.

  7. 29 décembre 2015 / 15h11

    Haha je me reconnais bien la. Mais regarde, on n’est pas si associales, on s’est quand meme vues 🙂

  8. 29 décembre 2015 / 17h50

    Putain mais tu lis dans mes pensées !!!

  9. 29 décembre 2015 / 21h09

    Bonne idée , parce que les gens, c’est la vie 🙂 On est pas fait pour rester seul, nous les Hommes. Puis les belles rencontres se font au hasard ou changent lorsqu’on ne s’y attend pas .

  10. Mathilde
    3 janvier 2016 / 21h57

    Woo je me retrouve dans ce post! J’aime aller à des expos, visiter des musées ou savourer un bon film au ciné seule et ne ressens pas forcément le besoin de demander à quelqu’un de partager l’activité avec moi. En ce sens je me définirai comme asociale et timide. Je n’ai pas l’expérience de l’expatriation comme toi même si j’ai effectué un stage de deux mois en Allemagne (mais trop court pour être considéré comme une expatriation!). Je dois cependant effectuer un stage long (6 mois) à l’étranger en 2016 et j’ai hâte de tisser des amitiés, même éphémères, qui viendront, j’en suis sûre, m’enrichir et m’obliger à m’ouvrir davantage. C’est mon premier commentaire ici, je découvre ton blog, qui est tout mimi!!

  11. 6 janvier 2016 / 11h25

    Je pense que je comprends ton ressenti. Une fois passée l’excitation d’avoir compris qu’en fait c’est facile de parler aux autres (les quatre phrases des auberges ahaha !), on veut quelque chose de différent. Un échange. Pas des banalités, pas du « on parle parce qu’il faut bien parler ». Comme le besoin de se recentrer sur de vraies discussions, sur une espèce de partage, s’apporter quelque chose de différent qu’un blabla sur la journée passée. Et pourtant parfois, ces quatre petites phrases débouchent sur de belles et grandes choses, alors il faut sans doute endurer les petits agacements pour au final tomber sur des pépites, dépasser cette lassitude pour rencontrer ces personnes qui chamboulent tout.
    Je te souhaite de belles rencontres pour cette année 🙂

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